mardi 12 janvier 2010

Conflits et changement social aujourd'hui

Conflits et changement social aujourd'hui

Guy Groux
La transformation globale de la société a constitué pendant plus d'un siècle l'objectif final des conflits du travail. Aujourd'hui, les revendications assignent au conflit un rôle essentiel dans la production des règles de la vie commune.

De Georg Simmel à Alain Touraine, en passant par Charles Tilly et Ralf Dahrendorf, nombreux sont les sociologues qui ont établi un lien étroit entre les notions de conflit et de changement social. A cet égard, l'héritage de Karl Marx conserve un relief particulier. Avec le concept de lutte de classes, l'auteur du Capital a institué le conflit comme l'un des outils majeurs des transformations qui touchent, non seulement les sociétés et leurs structures, mais aussi l'histoire de l'humanité. A ce statut historique du conflit s'ajoute une fonction politique éminente. Par son action, il peut entraîner des processus révolutionnaires et des mutations politiques qui mettent en cause l'état des sociétés et des pouvoirs existants.

L'approche de Marx a donc pour particularité de pousser la notion de conflit jusqu'à ses ultimes conséquences. Le conflit apparaît chez lui comme une catégorie historique et politique immanente, sujet à un anoblissement théorique peut-être sans précédent. Cependant, au regard des évolutions qui ont modelé les sociétés capitalistes, cette conception est devenue problématique.

Selon Marx, le conflit a pour fonction de viser à la destruction des sociétés dans lesquelles il apparaît : il agit contre la société en place. Mais l'émergence de la théorie de Marx appartient à un autre contexte historique que celui que nous vivons aujourd'hui : entre les deux, un principe essentiel de la philosophie politique, la démocratie, a fait son chemin. Sa mise en oeuvre transforme en profondeur les rapports entre conflit et changement social. Parce qu'elle reflète les luttes d'intérêts, les confrontations et les débats qui traversent la société, la démocratie repose sur le conflit, mais aussi sur les systèmes de règles que ce dernier engendre. Dans ce cadre, le conflit n'est plus seulement appelé à produire du changement social : il est aussi un produit du changement social. Il n'a plus forcément pour rôle exclusif d'agir sur la société. Il est lui-même « agi » par la société qui le transforme à son tour, le modèle et le dessine, en faisant par là-même un instrument de sa propre reproduction. En d'autres termes, le conflit n'est plus seulement une instance d'opposition sociale. Il est aussi une instance de reproduction sociale qui s'adapte aux sociétés qui l'environnent, tout en favorisant l'adaptation de celles-ci aux changements qui les affectent.

Les formes prises par les conflits modernes découlent, entre autres raisons, des mutations concernant le rôle et la place des conflits du travail dans la société. Hier, les conflits du travail répondaient à des traits désormais bien connus. Ils marquaient souvent de leur empreinte d'autres types de luttes. La condition ouvrière constituait la figure emblématique de la domination sociale et du sujet dominé. Quant à la grève, elle formait le pivot sublimé de l'action collective. Ainsi les conflits du travail servaient de modèles d'action à beaucoup d'autres mouvements protestataires. A eux seuls, ils semblaient parfois incarner la totalité des conflits sociaux : en maintes circonstances, ils s'appuyaient sur de très larges mobilisations et étaient porteurs d'un projet de société global.

De nouveaux espaces de mobilisation

Aujourd'hui, la part prise par les conflits du travail s'est affaiblie. De 1947 à 1958, en France, la moyenne annuelle des journées individuelles non travaillées pour fait de grève était de 6 734 600. De 1980 à 1994, elle n'est plus que de 1 085 600. Dans les secteurs privé ou semi-public, les taux de conflictualité se situent aujourd'hui à des seuils jamais atteints depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : en 1998, on y comptait à peine 353 176 jours de grèves. En fait, l'univers du travail ne se définit plus comme le lieu central et quasi-exclusif de la socialisation du conflit.

Aujourd'hui de nouveaux conflits sociaux apparaissent, qui ne se réfèrent plus à la seule production économique ou à ses effets politiques : il en est ainsi des luttes de femmes, des conflits revendiquant le droit au logement, du mouvement des sans-papiers, etc. Certes, les revendications matérielles perdurent, tout comme les mobilisations collectives qu'elles génèrent : la grande grève de décembre 1995 constitue un exemple en la matière. L'essor des revendications dites postmatérialistes n'efface pas les anciens types de conflits. L'histoire des luttes sociales ne se résume pas à une succession purement mécanique et linéaire de phases dont les plus récentes nieraient totalement celles qui les ont devancées.

L'histoire ne procède ni par éradication, ni par occultation : elle est plutôt agrégation d'agir(s) conflictuels multiples, de natures toujours plus distinctes et de sources diverses. Mais si les valeurs matérielles liées à la production économique occupent une part réelle dans les espaces de la mobilisation collective, elles jouent de moins en moins un rôle décisif sur le changement social. Elles tendent même parfois, par le biais des luttes qu'elles suscitent, au pur maintien de ce qui existe : défense des acquis professionnels, des statuts spéciaux dans les entreprises publiques, maintien des protections économiques dont jouissent certaines catégories.

Ce n'est pas le cas d'autres types de conflits, qui renvoient à des registres et à des modes d'engagement socioculturels diversifiés (1). Par-delà l'éphémère (ce qui ne dure pas) ou le factuel (ce qui, grâce aux médias, fait du bruit ou revêt des traits intempestifs mais sans effets durables sur la société), le changement social est, depuis plus de trente ans en France, touché par des lames de fond et des enjeux précis. Le mouvement des femmes, par son évolution même, demeure exemplaire et incarne, mieux que d'autres, les nouvelles conflictualités. Sur la longue durée, du xixe siècle à nos jours, il passe en effet de luttes axées sur la condition ouvrière à des luttes plus globales concernant la condition féminine.

Les luttes de femmes marquées par des revendications typiques, « à travail égal, salaire égal », « égalité professionnelle », « mixité des emplois », etc., sont depuis toujours présentes dans la production économique. Mais après 1968, le mouvement des femmes s'est élargi considérablement. En revendiquant la libéralisation de la contraception et de l'avortement, le mouvement a débordé au-delà de la sphère privée et de l'usage du corps : il a remis en cause les codes moraux de la religion et de la famille, tels qu'ils dominaient auparavant. D'autres enjeux visent à condamner non seulement les aspects les plus traditionnels ou institutionnels de la domination masculine, mais aussi ceux qui reflètent celle-ci dans ses traits les plus vils et les plus quotidiens (le viol, le harcèlement sexuel).

Enfin, le mouvement débouche aujourd'hui sur le refus de certaines traditions politiques et des discriminations sexistes qu'elles entraînent. Il existe en effet un écart persistant en France entre la société et la représentation politique. La part qu'occupent les femmes au sein de la société ne se reflète pas dans les instances élues, ni dans les appareils partisans(2). La revendication de parité est une dénonciation des mécanismes de sélection et de discrimination sexiste, ainsi que des modes de désignation politique qui façonnent l'espace démocratique. A l'égard des femmes, ces derniers impliquent des jeux de marginalisation, qui sont d'autant plus efficaces qu'ils découlent de la coutume occultée et du non-dit. La revendication féministe ne porte plus sur l'égalité telle qu'elle est inscrite dans la loi, qui apparaît comme une sorte de mythe, voire de leurre idéologique. Avec la parité, le mouvement des femmes s'insurge contre le contenu même de la Constitution républicaine, qui ne reconnaît pas la différence des sexes comme une notion politique.

Ainsi, des discriminations de l'usine aux discriminations politiques, de la sphère privée à la sphère publique, du respect de soi au principe de parité, le mouvement des femmes n'a eu de cesse de lier l'affirmation d'une spécificité aux règles les plus universelles.

Ce n'est plus seulement un conflit social, au sens classique du terme. C'est aussi un conflit de société, qui induit des changements sur plusieurs plans économique, éthique, culturel, politique et symbolique, et est en retour agi par eux. Il implique des modes d'expression publics sans cesse rénovés et entend surtout agir sur les systèmes de règles, en contribuant à définir de nouvelles normes, de nouveaux droits, de nouvelles conventions. C'est en ce sens qu'il incarne une particularité des nouvelles conflictualités, qui est de porter surtout sur les règles (3).

Nouvelles assises, nouveaux enjeux

Traditionnellement, le mouvement ouvrier dénonçait et rejetait le « droit bourgeois » et la légitimité de ceux qui dominaient. Après la Seconde Guerre mondiale, avec l'institutionnalisation des conflits du travail, on a vu s'affirmer de nouvelles pratiques revendicatives qui visaient à agir sur le droit du travail (protection sociale, représentation des travailleurs). Ces revendications ont inspiré un certain nombre de dispositions juridiques, mais ce droit était limité à un univers contractuel précis : celui du contrat de travail. La notion de contrat, issue de la philosophie des Lumières, constituait dans ce contexte l'assise essentielle des rapports sociaux.

Aujourd'hui, les nouvelles formes de conflictualité impliquent des modes d'engagement collectif qui touchent des espaces publics de plus en plus larges et divers, s'étendant - par-delà le travail - à la totalité de la vie sociale. Outre les luttes de femmes, les mouvements liés aux minorités socio-culturelles (étrangers), au militantisme moral (droits de l'homme), aux luttes anti-racistes, aux minorités sexuelles ou aux revendications urbaines ou régionales inventent des modes inédits de création de normes, de règles et de droits. Des années 70 à nos jours, la production juridique issue des nouvelles mobilisations collectives s'est matérialisée dans de nombreux textes : lois sur la contraception et l'IVG, sur l'égalité professionnelle hommes-femmes, sur la parité, lois réprimant les pratiques racistes, code de la nationalité, loi sur le Pacs, etc. Ces lois visent à transformer en profondeur les comportements sociaux et les modes de pensée hérités du passé. Au bilan, l'intervention sur les règles de droit se substitue de plus en plus souvent aux visées idéologiques qui, hier, caractérisaient les cultures militantes. Ce n'est pas un hasard si la notion de droit est au coeur du vocabulaire de beaucoup de mouvements sociaux actuels, y compris parmi les plus radicaux - Droits devant !, Droit au logement, Droits des femmes -, ces mouvements d'intervention sur le droit ou les règles rappelant à certains égards ceux pour les civil rights apparus aux Etats-Unis dans les années 60 et 70.

Ces mobilisations collectives ne découlent plus forcément de manière exclusive de l'idée de contrat, souvent conçue, hier comme aujourd'hui, sur un mode uniforme et globalisant. Des facteurs liés au vécu particulier des acteurs (homosexuels, Act up) interviennent. Ces nouveaux conflits sociaux s'appuient sur des fondements multiples comme l'histoire singulière des collectifs mobilisés (les femmes, les sans-papiers), certains principes éthiques (mouvement contre le racisme, contre les prisons) ou l'assise culturelle des groupes en conflit (luttes d'immigrés) pour impulser la création de nouvelles normes.

Cependant, introduire l'histoire singulière des collectifs mobilisés ou le poids des valeurs culturelles dans la production des règles n'induit nullement la négation de l'idée de contrat social. Ces valeurs agissent aujourd'hui comme autant de préalables visant à conforter l'institution du contrat social et la cohésion qui en résulte.

En effet, en désignant les règles et le droit comme des enjeux politiques, les nouvelles conflictualités renvoient à un fait essentiel, lié au principe républicain. C'est la citoyenneté qui, par-delà le vote, l'impôt ou hier les obligations militaires, implique plus que jamais l'intervention des citoyens sur les règles publiques et se retrouve non seulement dans les luttes les plus novatrices, mais aussi dans certains conflits du travail. Ces derniers subissent désormais l'influence des nouvelles mobilisations collectives, qu'il s'agisse des luttes pour l'égalité hommes/femmes au travail, contre le racisme dans l'entreprise, ou des interventions sur les modes de gouvernance des firmes (conflit d'Elf au printemps 1999, luttes de Mannesmann en Allemagne à l'automne dernier, etc.).

L'extension du domaine des règles

La portée de ces nouveaux conflits n'est pas évidente pour tout le monde. Pour certains, elle reste imprécise et floue. Ces luttes nouvelles, parce qu'elles se donnent des objectifs spécifiques, rompent avec l'idée de mobilisation générale qui hante la mémoire des anciens conflits du travail. Aux yeux des militants traditionnels, elles pâtissent du fait qu'a priori elles ne se coalisent jamais pour donner lieu à des mobilisations massives et, moins encore, à des projets de changement global de la société.

Le mouvement social serait-il pour autant atomisé et affaibli ? Ce n'est pas certain. La dispersion de ces nouvelles luttes n'est qu'apparente. Elle entraîne une propension au conflit d'autant plus forte que l'action collective s'appuie sur les capacités d'intégration propres des collectifs de base mobilisés : femmes, minorités socio-culturelles, minorités sexuelles... (4).

Par leur diversité et leur étendue, ces luttes apparemment dispersées se diffusent de plus en plus largement au sein des espaces publics. De même, elles contribuent à définir de nouveaux registres d'expression, de revendication, de débat et d'échange : elles interpellent directement les partis politiques à propos de la parité, la médecine à propos des usages du corps (contraception, avortement, sida), l'immigration à propos des luttes anti-racistes, la gestion urbaine à propos des sans-logis, etc.

Dans ce cadre, le conflit ne se définit plus sur le seul mode de l'opposition à la société. Les modalités qu'il induit s'établissent souvent dans les instances de régulation des sociétés existantes. Le conflit ne relève plus forcément d'un projet de rupture sociale. Il concourt, de façon accrue, à l'ajustement des pratiques de cohésion collective. En prenant pour enjeu essentiel la modification des règles, juridiques ou non, il est devenu plus producteur de normes que subversif. Par-delà sa propension au refus et à l'opposition, le conflit est devenu une instance de création de règles. La règle est conflit et le conflit est régulation.

Ce lien étroit entre règle et conflit tient à la nature du changement dans des sociétés qui se réclament aujourd'hui du principe de démocratie : dans les systèmes de représentation démocratique, les luttes s'aiguisent et s'étendent parce que le conflit est consubstantiel au fait de la démocratie. Pour évoquer un romancier désormais célèbre, les sociétés modernes ne sont pas seulement marquées par une extension du domaine des luttes (5). Elles le sont aussi par une extension du domaine des règles.

De Georg Simmel à Alain Touraine en passant par Charles Tilly et Ralf Dahrendorf, nombreux sont les sociologues qui ont établi un lien étroit entre les notions de conflit et de changement social. A cet égard, l'héritage de Karl Marx conserve un relief particulier. Avec le concept de lutte de classes, l'auteur du Capital a institué le conflit comme l'un des outils majeurs des transformations qui touchent, non seulement les sociétés et leurs structures, mais aussi l'histoire de l'humanité. A ce statut historique du conflit s'ajoute une fonction politique éminente. Par son action, il peut entraîner des processus révolutionnaires et des mutations politiques qui mettent en cause l'état des sociétés et des pouvoirs existants.

L'approche de Marx a donc pour particularité de pousser la notion de conflit jusqu'à ses ultimes conséquences. Le conflit apparaît chez lui comme une catégorie historique et politique immanente, sujet à un anoblissement théorique peut-être sans précédent. Cependant, au regard des évolutions qui ont modelé les sociétés capitalistes, cette conception est devenue problématique.

Selon Marx, le conflit a pour fonction de viser à la destruction des sociétés dans lesquelles il apparaît : il agit contre la société en place. Mais l'émergence de la théorie de Marx appartient à un autre contexte historique que celui que nous vivons aujourd'hui : entre les deux, un principe essentiel de la philosophie politique, la démocratie, a fait son chemin. Sa mise en oeuvre transforme en profondeur les rapports entre conflit et changement social. Parce qu'elle reflète les luttes d'intérêts, les confrontations et les débats qui traversent la société, la démocratie repose sur le conflit, mais aussi sur les systèmes de règles que ce dernier engendre. Dans ce cadre, le conflit n'est plus seulement appelé à produire du changement social : il est aussi un produit du changement social. Il n'a plus forcément pour rôle exclusif d'agir sur la société. Il est lui-même « agi » par la société qui le transforme à son tour, le modèle et le dessine, en faisant par là-même un instrument de sa propre reproduction. En d'autres termes, le conflit n'est plus seulement une instance d'opposition sociale. Il est aussi une instance de reproduction sociale qui s'adapte aux sociétés qui l'environnent, tout en favorisant l'adaptation de celles-ci aux changements qui les affectent.

Les formes prises par les conflits modernes découlent, entre autres raisons, des mutations concernant le rôle et la place des conflits du travail dans la société. Hier, les conflits du travail répondaient à des traits désormais bien connus. Ils marquaient souvent de leur empreinte d'autres types de luttes. La condition ouvrière constituait la figure emblématique de la domination sociale et du sujet dominé. Quant à la grève, elle formait le pivot sublimé de l'action collective. Ainsi les conflits du travail servaient de modèles d'action à beaucoup d'autres mouvements protestataires. A eux seuls, ils semblaient parfois incarner la totalité des conflits sociaux : en maintes circonstances, ils s'appuyaient sur de très larges mobilisations et étaient porteurs d'un projet de société global.

Aujourd'hui, la part prise par les conflits du travail s'est affaiblie. De 1947 à 1958, en France, la moyenne annuelle des journées individuelles non travaillées pour fait de grève était de 6 734 600. De 1980 à 1994, elle n'est plus que de 1 085 600. Dans les secteurs privé ou semi-public, les taux de conflictualité se situent aujourd'hui à des seuils jamais atteints depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : en 1998, on y comptait à peine 353 176 jours de grèves. En fait, l'univers du travail ne se définit plus comme le lieu central et quasi-exclusif de la socialisation du conflit.

Aujourd'hui de nouveaux conflits sociaux apparaissent, qui ne se réfèrent plus à la seule production économique ou à ses effets politiques : il en est ainsi des luttes de femmes, des conflits revendiquant le droit au logement, du mouvement des sans-papiers, etc. Certes, les revendications matérielles perdurent, tout comme les mobilisations collectives qu'elles génèrent : la grande grève de décembre 1995 constitue un exemple en la matière. L'essor des revendications dites postmatérialistes n'efface pas les anciens types de conflits. L'histoire des luttes sociales ne se résume pas à une succession purement mécanique et linéaire de phases dont les plus récentes nieraient totalement celles qui les ont devancées.

L'histoire ne procède ni par éradication, ni par occultation : elle est plutôt agrégation d'agir(s) conflictuels multiples, de natures toujours plus distinctes et de sources diverses. Mais si les valeurs matérielles liées à la production économique occupent une part réelle dans les espaces de la mobilisation collective, elles jouent de moins en moins un rôle décisif sur le changement social. Elles tendent même parfois, par le biais des luttes qu'elles suscitent, au pur maintien de ce qui existe : défense des acquis professionnels, des statuts spéciaux dans les entreprises publiques, maintien des protections économiques dont jouissent certaines catégories.

Ce n'est pas le cas d'autres types de conflits, qui renvoient à des registres et à des modes d'engagement socioculturels diversifiés [1]. Par-delà l'éphémère (ce qui ne dure pas) ou le factuel (ce qui, grâce aux médias, fait du bruit ou revêt des traits intempestifs mais sans effets durables sur la société), le changement social est, depuis plus de trente ans en France, touché par des lames de fond et des enjeux précis. Le mouvement des femmes, par son évolution même, demeure exemplaire et incarne, mieux que d'autres, les nouvelles conflictualités. Sur la longue durée, du xixe siècle à nos jours, il passe en effet de luttes axées sur la condition ouvrière à des luttes plus globales concernant la condition féminine.

Les luttes de femmes marquées par des revendications typiques, « à travail égal, salaire égal », « égalité professionnelle », « mixité des emplois », etc., sont depuis toujours présentes dans la production économique. Mais après 1968, le mouvement des femmes s'est élargi considérablement. En revendiquant la libéralisation de la contraception et de l'avortement, le mouvement a débordé au-delà de la sphère privée et de l'usage du corps : il a remis en cause les codes moraux de la religion et de la famille, tels qu'ils dominaient auparavant. D'autres enjeux visent à condamner non seulement les aspects les plus traditionnels ou institutionnels de la domination masculine, mais aussi ceux qui reflètent celle-ci dans ses traits les plus vils et les plus quotidiens (le viol, le harcèlement sexuel).

Enfin, le mouvement débouche aujourd'hui sur le refus de certaines traditions politiques et des discriminations sexistes qu'elles entraînent. Il existe en effet un écart persistant en France entre la société et la représentation politique. La part qu'occupent les femmes au sein de la société ne se reflète pas dans les instances élues, ni dans les appareils partisans [2]. La revendication de parité est une dénonciation des mécanismes de sélection et de discrimination sexiste, ainsi que des modes de désignation politique qui façonnent l'espace démocratique. A l'égard des femmes, ces derniers impliquent des jeux de marginalisation, qui sont d'autant plus efficaces qu'ils découlent de la coutume occultée et du non-dit. La revendication féministe ne porte plus sur l'égalité telle qu'elle est inscrite dans la loi, qui apparaît comme une sorte de mythe, voire de leurre idéologique. Avec la parité, le mouvement des femmes s'insurge contre le contenu même de la Constitution républicaine, qui ne reconnaît pas la différence des sexes comme une notion politique.

Ainsi, des discriminations de l'usine aux discriminations politiques, de la sphère privée à la sphère publique, du respect de soi au principe de parité, le mouvement des femmes n'a eu de cesse de lier l'affirmation d'une spécificité aux règles les plus universelles.

Ce n'est plus seulement un conflit social, au sens classique du terme. C'est aussi un conflit de société, qui induit des changements sur plusieurs plans économique, éthique, culturel, politique et symbolique, et est en retour agi par eux. Il implique des modes d'expression publics sans cesse rénovés et entend surtout agir sur les systèmes de règles, en contribuant à définir de nouvelles normes, de nouveaux droits, de nouvelles conventions. C'est en ce sens qu'il incarne une particularité des nouvelles conflictualités, qui est de porter surtout sur les règles [3] .

Traditionnellement, le mouvement ouvrier dénonçait et rejetait le « droit bourgeois » et la légitimité de ceux qui dominaient. Après la Seconde Guerre mondiale, avec l'institutionnalisation des conflits du travail, on a vu s'affirmer de nouvelles pratiques revendicatives qui visaient à agir sur le droit du travail (protection sociale, représentation des travailleurs). Ces revendications ont inspiré un certain nombre de dispositions juridiques, mais ce droit était limité à un univers contractuel précis : celui du contrat de travail. La notion de contrat, issue de la philosophie des Lumières, constituait dans ce contexte l'assise essentielle des rapports sociaux.

Aujourd'hui, les nouvelles formes de conflictualité impliquent des modes d'engagement collectif qui touchent des espaces publics de plus en plus larges et divers, s'étendant - par-delà le travail - à la totalité de la vie sociale. Outre les luttes de femmes, les mouvements liés aux minorités socio-culturelles (étrangers), au militantisme moral (droits de l'homme), aux luttes anti-racistes, aux minorités sexuelles ou aux revendications urbaines ou régionales inventent des modes inédits de création de normes, de règles et de droits. Des années 70 à nos jours, la production juridique issue des nouvelles mobilisations collectives s'est matérialisée dans de nombreux textes : lois sur la contraception et l'IVG, sur l'égalité professionnelle hommes-femmes, sur la parité, lois réprimant les pratiques racistes, code de la nationalité, loi sur le Pacs, etc. Ces lois visent à transformer en profondeur les comportements sociaux et les modes de pensée hérités du passé. Au bilan, l'intervention sur les règles de droit se substitue de plus en plus souvent aux visées idéologiques qui, hier, caractérisaient les cultures militantes. Ce n'est pas un hasard si la notion de droit est au coeur du vocabulaire de beaucoup de mouvements sociaux actuels, y compris parmi les plus radicaux - Droits devant !, Droit au logement, Droits des femmes -, ces mouvements d'intervention sur le droit ou les règles rappelant à certains égards ceux pour les civil rights apparus aux Etats-Unis dans les années 60 et 70.

Ces mobilisations collectives ne découlent plus forcément de manière exclusive de l'idée de contrat, souvent conçue, hier comme aujourd'hui, sur un mode uniforme et globalisant. Des facteurs liés au vécu particulier des acteurs (homosexuels, Act up) interviennent. Ces nouveaux conflits sociaux s'appuient sur des fondements multiples comme l'histoire singulière des collectifs mobilisés (les femmes, les sans-papiers), certains principes éthiques (mouvement contre le racisme, contre les prisons) ou l'assise culturelle des groupes en conflit (luttes d'immigrés) pour impulser la création de nouvelles normes.

Cependant, introduire l'histoire singulière des collectifs mobilisés ou le poids des valeurs culturelles dans la production des règles n'induit nullement la négation de l'idée de contrat social. Ces valeurs agissent aujourd'hui comme autant de préalables visant à conforter l'institution du contrat social et la cohésion qui en résulte.

En effet, en désignant les règles et le droit comme des enjeux politiques, les nouvelles conflictualités renvoient à un fait essentiel, lié au principe républicain. C'est la citoyenneté qui, par-delà le vote, l'impôt ou hier les obligations militaires, implique plus que jamais l'intervention des citoyens sur les règles publiques et se retrouve non seulement dans les luttes les plus novatrices, mais aussi dans certains conflits du travail. Ces derniers subissent désormais l'influence des nouvelles mobilisations collectives, qu'il s'agisse des luttes pour l'égalité hommes/femmes au travail, contre le racisme dans l'entreprise, ou des interventions sur les modes de gouvernance des firmes (conflit d'Elf au printemps 1999, luttes de Mannesmann en Allemagne à l'automne dernier, etc.).

La portée de ces nouveaux conflits n'est pas évidente pour tout le monde. Pour certains, elle reste imprécise et floue. Ces luttes nouvelles, parce qu'elles se donnent des objectifs spécifiques, rompent avec l'idée de mobilisation générale qui hante la mémoire des anciens conflits du travail. Aux yeux des militants traditionnels, elles pâtissent du fait qu'a priori elles ne se coalisent jamais pour donner lieu à des mobilisations massives et, moins encore, à des projets de changement global de la société.

Le mouvement social serait-il pour autant atomisé et affaibli ? Ce n'est pas certain. La dispersion de ces nouvelles luttes n'est qu'apparente. Elle entraîne une propension au conflit d'autant plus forte que l'action collective s'appuie sur les capacités d'intégration propres des collectifs de base mobilisés : femmes, minorités socio-culturelles, minorités sexuelles... [4].

Par leur diversité et leur étendue, ces luttes apparemment dispersées se diffusent de plus en plus largement au sein des espaces publics. De même, elles contribuent à définir de nouveaux registres d'expression, de revendication, de débat et d'échange : elles interpellent directement les partis politiques à propos de la parité, la médecine à propos des usages du corps (contraception, avortement, sida), l'immigration à propos des luttes anti-racistes, la gestion urbaine à propos des sans-logis, etc.

Dans ce cadre, le conflit ne se définit plus sur le seul mode de l'opposition à la société. Les modalités qu'il induit s'établissent souvent dans les instances de régulation des sociétés existantes. Le conflit ne relève plus forcément d'un projet de rupture sociale. Il concourt, de façon accrue, à l'ajustement des pratiques de cohésion collective. En prenant pour enjeu essentiel la modification des règles, juridiques ou non, il est devenu plus producteur de normes que subversif. Par-delà sa propension au refus et à l'opposition, le conflit est devenu une instance de création de règles. La règle est conflit et le conflit est régulation.

Ce lien étroit entre règle et conflit tient à la nature du changement dans des sociétés qui se réclament aujourd'hui du principe de démocratie : dans les systèmes de représentation démocratique, les luttes s'aiguisent et s'étendent parce que le conflit est consubstantiel au fait de la démocratie. Pour évoquer un romancier désormais célèbre, les sociétés modernes ne sont pas seulement marquées par une extension du domaine des luttes [5]. Elles le sont aussi par une extension du domaine des règles.


NOTES

1
P. Perrineau (dir.), L'Engagement politique. Déclin ou mutation ?, Presses de Sciences po, 1994.



2
J. Mossuz-Lavau, Femmes/Hommes.Pour la parité, Presses de Sciences po, 1998.



3
J.-D. Reynaud, Les Règles du jeu. L'action collective et la régulation sociale, Armand Colin, 1997.



4
E. Cliffs et A. Obershall, Social Conflict and Social Movements, Prentice Hall, 1973.



5
M. Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994.




Guy Groux


Directeur de recherche au CNRS, Centre d'étude de la vie politique française, FNSP. Auteur de Vers un renouveau du conflit social ?, Bayard, 1998.



Les nouveaux mouvements sociaux


Femmes

Le mouvement des femmes se cristallise, dans les années 60, autour du combat pour la contraception. Le MLF (Mouvement de libération des femmes) est créé en 1970, l'avortement est autorisé en 1975.

1979 - Une manifestation réunissant 50 000 participants, surtout des femmes, exige l'application de la loi sur l'avortement et la gratuité de l'acte.

1988 - Le mouvement des infirmières, qui se traduit par des grèves et des manifestations conséquentes, met le doigt sur le problème de la faible rémunération des emplois féminins.

1993 - Manifestation de femmes devant l'Assemblée nationale pour réclamer la parité politique.

1994 - Le délit de harcèlement sexuel est inscrit dans le nouveau Code pénal. Cette prise en compte ré- sulte d'une campagne de longue durée menée par des associations féministes, telles que l'AVTF (Association contre les violences faites aux femmes au travail).

1995 - La campagne pour l'acquittement de Sarah Balabagan, accusée d'avoir tué un employeur qui abusait d'elle, recueille 500 000 signatures en France.

1998 - Le principe de la parité est introduit dans la Constitution. Mais les modalités de sa mise en oeuvre divisent l'opinion, aussi bien féminine que masculine.

Antiracisme

1983 - A la suite d'affrontements dans le quartier des Minguettes (Lyon), un mouvement de jeunes Beurs entame une grève de la faim, puis une marche pacifique à travers la France pour dénoncer la violence raciste. A son arrivée à Paris, en décembre, elle est accueillie par 100 000 personnes.

1984 - Création de SOS Racisme, présidé par Harlem Désir.

1985 - Lancement de la campagne « Touche pas à mon pote ».

1998 - Lors d'un congrès tenu à Rennes, SOS Racisme lance une campagne de pétitions pour que la lutte contre le racisme soit inscrite dans la Constitution.

Mal-logés, chômeurs, exclus

1982 - Maurice Pagat crée le premier syndicat de chômeurs et le journal Partage. Il lance les occupations de bureaux d'ANPE et les grèves de la faim.

1990 - Création du Dal (Droit au logement), association de soutien aux mal-logés. Elle vient appuyer un collectif d'expulsés qui campe place de la Réunion, à Paris.

1994 - Naissance d'AC ! (Agir ensemble contre le chômage !), qui organise la première marche contre le chômage et l'exclusion.

1994 - Rue du Dragon, à Paris, création de Droit devant !, mouvement pour la défense des exclus.

1995 - Le Mouvement des mal-logés s'étend à plusieurs villes.

1997 - 14 sièges des Assedic sont occupés par des groupes de chômeurs qui exigent une prime. En janvier 1998, leurs représentants, issus d'associations (AC !, Apeis, CDSL...), sont reçus par le Premier ministre.

Etrangers et sans-papiers

1982 - Occupation d'églises et grèves de la faim des marchands ambulants à Paris, en vue d'obtenir des papiers.

1991 - Vague de grèves de la faim chez les demandeurs d'asile déboutés. Elle dure jusqu'en 1992.

1996 - Le Mouvement des sans-papiers occupe l'église Saint-Bernard, à Paris, et mène une grève de la faim. Ils sont expulsés en août, et le soir même, 10 000 personnes manifestent en leur faveur.

1997 - Pétition dite des « intellectuels » contre les lois sur l'hébergement des étrangers. Libération publie une liste de 55 000 signatures, la Ligue des droits de l'homme en recueille 30 000 autres. 100 000 personnes manifestent le 22 février.

Homosexuels et lutte contre le sida

Les premières manifestations de défense des homosexuels ont lieu en 1970, après la Gay pride de New York en 1969.

1984 -Naissance de l'association Aides, qui milite pour la prévention des risques du sida auprès des homosexuels, des toxicomanes et des prisonniers.

1989 - Création de la filiale française d'Act up, mouvement américain de lutte contre le sida, animé par des homosexuels.

1993 - Act up habille l'obélisque de la Concorde avec un préservatif rose très remarqué.

1997 - L'Europride réunit quelque 300 000 participants à Paris.

1998 - Les associations de défense des homosexuels militent pour la création d'un contrat de vie commune ouvert aux couples de même sexe. Le Pacs est voté en 1999.



La marche des femmes


Ces cinquante dernières années ont été, pour les femmes, une ère de changements considérables. Les Françaises ont aujourd'hui à leur disposition tout un arsenal juridique pour défendre leurs vies professionnelle et privée.

« N'oubliez pas de vous faire inscrire sur les listes électorales, c'est aussi important que de vous faire inscrire chez votre crémier ! », recommande un tract s'adressant aux femmes à la Libération... Ce n'est en effet qu'en 1944, par une décision du Gouvernement provisoire installé à Alger, que les Françaises obtiennent le droit de vote. Les journaux de l'époque représentent cette nouvelle citoyenne comme une ménagère, allant voter avec ses marmots accrochés à ses basques, entre la messe et le marché dominical.

Cinquante ans plus tard, bien des choses ont changé. Les femmes ont obtenu progressivement une égalité de droits avec les hommes. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces changements : les évolutions des sociétés occidentales après la Seconde Guerre mondiale, le climat général de contestation qui s'installe dans les années 60, la construction de l'Europe.

- Pendant les Trente Glorieuses, l'expansion économique et le besoin de main-d'oeuvre facilitent l'entrée des femmes dans le monde du travail. Depuis 1960, l'augmentation de la population active a été presque exclusivement le fait des femmes et cette progression s'est poursuivie même pendant les « années-chômage ». Elles forment aujourd'hui plus de 45 % de la population active. Parallèlement, les filles sont devenues aussi nombreuses que les garçons dans l'enseignement secondaire et supérieur, avec des réussites parfois plus brillantes (surtout dans le secondaire).

- Beaucoup de femmes qui avaient participé à la guerre, soit dans la Résistance, soit en remplaçant les hommes au travail, sont, à la Libération, renvoyées dans leur foyer. Certaines d'entre elles rejoignent alors des associations féminines ou féministes, qui deviendront la pépinière du mouvement néo-féministe qui se développe dans toutes les démocraties occidentales à la fin des années 60. Ce mouvement de « libération de la femme », bien que divisé et comportant un nombre limité de militantes, emporte la sympathie d'un très grand nombre de femmes (et d'hommes). Il s'incarne dans des manifestations, parfois humoristiques, des déclarations et pétitions (comme le manifeste des 343 pour la légalisation de l'avortement), des prises de paroles pour asseoir une revendication d'autonomie, d'égalité avec les hommes et de liberté.

- Parallèlement, les femmes se sont appuyées sur la législation européenne pour influencer les législations de leur Etat. Depuis l'article 119 du traité de Rome qui interdit toute discrimination entre salaires masculins et féminins, tout un arsenal juridique est maintenant garanti par la Cour de Justice européenne : égalité de traitement dans l'accès à l'emploi et les conditions de travail, protection des femmes enceintes et des jeunes mères, programmes en faveur de la dignité (contre le harcèlement sexuel) et de l'égalité des chances. C'est ainsi que les Françaises ont obtenu la suppression de la tutelle maritale en 1965, mettant fin au système patriarcal établi depuis Napoléon par le Code civil ; le remplacement de la notion de « père de famille » par celle « d'autorité parentale » en 1970 ; le divorce par consentement mutuel en 1975 ; le droit à l'avortement en 1975 ; l'égalité professionnelle entre hommes et femmes en 1983 ; l'autorité parentale conjointe en 1993...

Conquête de l'autonomie professionnelle, évolution des modèles familiaux, maîtrise de la procréation ont transformé l'image des femmes et leur situation sociale... même si des inégalités persistent entre les deux sexes. Avec les lois sur la parité, l'un des derniers bastions où la domination masculine s'affichait clairement serait-il en train de tomber ?

Martine Fournier

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire