mardi 12 janvier 2010

Rousseau : La nature, la fiction et l'humain

Rousseau : La nature, la fiction et l'humain

André Charrak
Les sociétés modernes ont dépravé l’homme et dissimulé sa vraie nature. Rousseau entend la redécouvrir par le détour de la fiction. Il peut alors jeter les bases d’un ordre politique où l’homme ne renonce pas à sa liberté.

Jean-Jacques Rousseau ne trouve pas dans le monde moderne le tableau du progrès des mœurs et de l’esprit humain. Le spectacle des Lumières, la publicité même de la production livresque et théâtrale produisent un double effet d’opacification : la célébration de la philosophie dissimule la ruine des rapports sociaux et ceux-ci travestissent la nature de l’homme. La prise de conscience de cette situation, qui atteint l’intensité d’une révélation (sur la route de Vincennes, lorsque Rousseau va visiter Diderot dans sa prison), s’exprime dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Le monde humain se caractérise par une situation d’inégalité généralisée, où la domination politique et la dépendance économique défigurent les relations humaines. Faut-il en tirer la conclusion d’une inégalité de nature ?



La fiction de l’état de nature

Pour répondre à cette question, il faut d’abord mettre entre parenthèses les faits tels qu’ils se donnent dans les grands pays modernes, pour retrouver un ordre naturel permettant d’atteindre la vérité de l’homme : « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. » La fiction de l’état de nature dépasse l’hypothèse classique mobilisée par de nombreux penseurs du pacte social, et réinscrit l’homme dans la nature, en écartant par exemple le postulat commode d’une sociabilité naturelle. Pour Rousseau, les hommes naissent isolés les uns des autres et n’entretiennent originairement aucun rapport moral. Une fiction consiste précisément dans la fabrication d’un fait qui n’est pas donné. Mais l’analyse entreprise dans le Discours sur l’inégalité montre que cet état fictionnel est plus vrai que les exemples accablants pris dans le monde moderne. La fiction déréalise un monde moderne qui veut dissimuler son histoire – celui des pays européens qui multiplient les guerres ; celui des ordres inventés par les hommes pour stabiliser des rapports de domination violente ; celui des sciences et des arts, dont le développement accompagne la dépravation des mœurs. Ce monde doit être déchiffré pour rendre lisible la nature de l’homme et sa destination morale authentique voire, si les circonstances le permettent, la possibilité d’une politique instituant la justice.

Il faut donc porter nos regards au loin de ce que nous voyons, jusqu’à développer un mythe de l’état de nature, afin d’établir que l’homme est né bon ; comment il est devenu malheureux en développant les facultés qui font pourtant sa noblesse ; ce qui demeure indestructible en lui malgré cette histoire (la liberté et la conscience).

Claude Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques (1955), a montré que Rousseau livrait ainsi une vérité sur la condition des hommes modernes, qui établissent la culture en fétiche en s’aveuglant sur l’histoire secrète et parfois misérable de leurs Lumières : « À lui, nous devons de savoir comment, après avoir anéanti tous les ordres, on peut encore découvrir les principes qui permettent d’en édifier un nouveau. »

S’il est paradoxalement exclu de recourir à la norme transcendante d’une justice idéale, alors qu’il s’agit de penser des rapports justes parmi les hommes, c’est par une analyse de la nature de la vraie source de la souveraineté, de l’État, de la loi et du gouvernement que Rousseau concilie l’être et le devoir-être, c’est-à-dire les hommes tels qu’ils sont et les lois telles qu’elles doivent être. C’est l’objet du Contrat social (1762) qui, au fond, est peut-être le texte le plus réaliste de Rousseau. Il ne prétend pas livrer une vérité historique (encore qu’il a été appliqué dans tous les États, fût-ce de façon tacite) ou le programme d’une révolution à venir. Mais il fournit l’étalon à l’aune duquel on peut évaluer, comparer et comprendre les différentes constitutions et les diverses figures concrètes de l’autorité politique.



L’éducation au centre de la philosophie

Aux exceptions notables de la Pologne et de la Corse, les pays européens et, singulièrement la France, ne sont plus de vrais États selon Rousseau. Comment devenir un homme lorsqu’en l’absence d’une patrie authentique, on ne peut plus devenir un citoyen ? Derechef, il faut recourir à la fiction pour dissoudre les préjugés du monde sur les enfants et pour démontrer qu’un être selon la nature peut s’épanouir jusque dans des circonstances sociales défavorables. L’Émile (1762), à cet égard, répond au Discours sur l’inégalité et accomplit la présentation systématique du projet rousseauiste : l’ordre naturel du progrès des facultés et des affections humaines ; le rôle de l’opinion dans le travestissement des sentiments naturels ; la nécessité de la religion pour garantir l’espérance contre le triomphe des méchants sur la Terre. Après Platon, Rousseau replace l’éducation, c’est-à-dire l’intelligence des progrès possibles malgré l’état présent des choses, au centre de la philosophie même.

Ce témoignage fictif de la nature humaine demeure-t-il sans la moindre attestation factuelle ? Rousseau, dans les Confessions, se donne expressément en « pièce de comparaison » pour les hommes modernes. Et s’il fut, à le lire, seul en son genre, cela ne se comprend qu’en considérant solidairement ses contemporains, avec lesquels il entretient les relations morales qui font le propre des rapports humains : « Pour me bien connaître, il faut me connaître dans tous mes rapports bons ou mauvais. Mes confessions sont nécessairement liées avec celles de beaucoup de gens. » Par l’autobiographie, Rousseau rejoint le monde et nous décrit en première personne la place qu’il occupa dans le XVIIIe siècle philosophique, c’est-à-dire dans le moment de prise de conscience de notre modernité : plus que tout autre, il en produit une critique interne et non une condamnation surplombante. Ce ne sera que dans les Rêveries du promeneur solitaire, écrites à la fin de sa vie, qu’il cherchera en lui-même la source d’un bonheur aussi parfait que possible, en étant mort pour le monde. Il ne s’agit plus alors d’autobiographie, car la rêverie est écrite pour soi, au présent, tandis que les fictions philosophiques (l’état de nature, l’éducation d’Émile) doivent offrir au monde les moyens d’un regard lucide sur lui-même.


Le contrat social


Chez les philosophes politiques et les jurisconsultes de l’âge classique, le modèle du contrat implique que chacun renonce au droit de nature qu’il possède sur toutes choses, à condition que le souverain protège sa vie (Thomas Hobbes) et ses biens (John Locke). Rousseau, quant à lui, inscrit la conservation de la liberté au cœur du problème classique du contrat social : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. » (Du contrat social) Cette solution réside en ceci que les individus ne concluent pas le pacte entre eux, de particulier à particulier, mais avec le souverain dont ils sont en même temps les membres. Autrement dit, le peuple en train de constituer sa propre souveraineté est l’une des parties contractantes : « (…) Chaque individu, contractant, pour ainsi dire, avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport ; savoir, comme membre du souverain envers les particuliers, et comme membre de l’État envers le souverain » (ibid.). Ainsi la condition est-elle égale pour tous et ne peut-elle engendrer de nouvelle oppression. Chaque individu se trouve, tout à la fois, soumis au souverain (il est à cet égard un sujet) et membre de ce même souverain, ce qui caractérise sa qualité de citoyen, participant à la volonté générale.
André Charrak


Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)


En mars 1728, Jean-Jacques Rousseau rencontre Madame de Warens, « Maman » et, de 1735 à 1736, s’installe chez elle aux Charmettes, près de Chambéry. En 1743, à Paris, il rencontre Diderot. Il remporte le prix de l’académie de Dijon en 1750 avec son Discours sur les sciences et les arts ; le Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes, en 1755, n’est pas couronné mais donne aux thèses anthropologiques et politiques de Rousseau leur première expression systématique. La publication de la Lettre à d’Alembert, en 1758, marque sa rupture avec les encyclopédistes, auxquels il avait donné des articles de musique dix ans plus tôt. La parution du Contrat social et de l’Émile (qui contient la profession de foi du vicaire savoyard où Rousseau expose ses idées religieuses), en 1762, entraîne sa condamnation à Paris et à Genève : il renonce à sa qualité de « citoyen de Genève » et répond aux attaques du procureur Tronchin par les Lettres écrites de la montagne, en 1764. La rédaction des Confessions s’engage en 1766 ; celle des Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques, a lieu en 1772. À partir de 1776, il écrit les Rêveries du promeneur de solitaire, dont la rédaction s’interrompt quelques semaines avant sa mort, à Ermenonville, en 1778.



Petite bilbiographie :

• Œuvres complètes
Bernard Gagnebin et Marcel Raymond (dir.), Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 5 vol., 1959, rééd. 1995.
• Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
Introduction et notes par Blaise Bachofen et Bruno Bernardi, Flammarion, coll. GF, 2008.
• Discours sur l’économie politique
Introduction de Bruno Bernardi, Vrin, 2002.
• Du Contrat social
Introduction de Bruno Bernardi, Flammarion, coll. GF, 2001.
André Charrak


André Charrak


Maître de conférences à l’université Paris-I et chercheur au CNRS, il a notamment publié Contingence et nécessité des lois de la nature au XVIIIe siècle. La philosophie seconde des Lumières, Vrin, 2006, Empirisme et métaphysique. L’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac, Vrin, 2003, et Vocabulaire de Rousseau, Ellipses, 2001.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire