mardi 12 janvier 2010

Lien social. Crise et recomposition

Lien social. Crise et recomposition

Achille Weinberg
S'il est un thème qui résume bien la pensée sociologique des années 90, c'est celui de « crise du lien social ». L'expression s'est répandue largement au-delà du cercle des sociologues pour devenir un sujet de société plus global, un constat presque banal, partagé par tous. On n'en finirait pas d'énumérer les termes employés depuis vingt ans pour diagnostiquer le phénomène : « fracture sociale », « exclusion », « désafiliation » ou « déliaison », le constat commun ayant donné lieu à une multitude de recherches, de rapports et de publications (1).

Le diagnostic semble aller de soi : le chômage de masse, la flexibilité du travail, la déstabilisation de la famille, le problème des banlieues, l'essor de la délinquance et des « incivilités », la montée de la violence, la baisse de la participation politique... autant d'indices d'une crise généralisée du lien social. La vision globale qui nous est proposée est celle d'un relâchement des dispositifs d'intégration (travail, famille, Etat, religion...), conduisant à une progressive « désaffiliation » des individus et à un individualisme croissant.

Personne ne contestera que la précarité de l'emploi a augmenté, que la famille est déstabilisée, que les banlieues connaissent des problèmes. Mais cela suffit-il pour diagnostiquer une « crise générale du lien social » ? On pourrait a contrario citer des tendances inverses. Le poids de l'Etat providence et des dispositifs de solidarité n'a jamais été aussi important en France ; si la participation syndicale et politique a beaucoup reculé, on assiste à un essor important des associations et du bénévolat ; si la structure familiale est déstabilisée, l'entraide familiale n'est nullement en recul ; le chômage des jeunes reste élevé, mais leur scolarisation n'a jamais été aussi forte. Et si on observe les contacts sociaux, on découvrira que jamais on ne s'est autant rencontré, parlé, téléphoné... Bref, rien n'est moins assuré que le constat d'une crise généralisée du lien social.

En réalité, la société française contemporaine est tiraillée entre des processus contradictoires. S'il existe des signes indéniables de fragilisation de certains liens, d'autres indices peuvent être invoqués en faveur de la vitalité de formes de solidarité ou de sociabilité.

La précarité entraîne-t-elle la rupture sociale ?

La montée (puis le déclin) du chômage est un fait que nul ne cherchera à contester. Les faits sont bien connus. Entre 1973, le début de la crise économique, et 1993, le nombre de chômeurs en France a été multiplié par 8, passant de 400 000 à 3 200 000. Dans certaines zones sensibles, quartiers défavorisés, localités industrielles en déclin, il a pu atteindre des taux de 20 à 25 %. Dans le même temps, on assistait à l'essor du travail précaire - intérim, CDD, stages - dont le volume a doublé entre 1990 et 1998. Si on ajoute à cela l'essor du temps partiel et de la sous-traitance, la tendance à la fragilisation du lien salarial semble incontestable. Peut-être même assiste-t-on à un déclin du rôle intégrateur du travail, comme le soutient Robert Castel (2). Pour autant, cette tendance implique-t-elle chez les salariés un repli de la vie sociale, une « désaffiliation sociale », selon l'expression de R. Castel ?

Le constat est loin d'être évident. D'abord parce qu'il faut relativiser le phénomène : au plus fort de la crise de l'emploi (début des années 90), le chômage touchait en France 13 % de la population active. Ce qui signifie à l'inverse que 87 % - presque 9 personnes sur 10 - de la population active restaient occupés. Même dans les zones sensibles - comme certains quartiers de la banlieue ou dans les régions en déclin industriel -, le chômage n'a toujours concerné qu'une petite minorité de la population. De même, si le travail précaire (CDD, intérim) a beaucoup augmenté, il ne concerne toujours que 10 % de la main-d'oeuvre employée. On est donc loin d'une précarisation générale de la main-d'oeuvre. Par ailleurs, dans son enquête sur Le Salarié de la précarité (Puf, 2000), Serge Paugam montre que la précarité du travail - même définie de façon très large (3) - n'implique pas forcément une désinsertion professionnelle. Les salariés précaires sont autant impliqués que les autres dans leur travail.

Le chômage constitue certes une dure épreuve économique et psychologique pour tous ceux qui le connaissent, mais il n'entraîne pas pour autant une rupture des liens. D'abord parce que pour la majorité, le chômage est une situation transitoire qui ne dure que quelques mois. Ensuite, parce que les aides sociales (allocations chômage) et le soutien familial (les jeunes restent plus longtemps au foyer) atténuent les difficultés économiques. Enfin, parce que les dispositifs d'aide à l'emploi (stages, contrats de réinsertion...) ont permis à beaucoup de maintenir un lien avec les institutions. Même le chômage de longue durée n'aboutit pas forcément à la « déliaison » sociale. Dans son enquête, désormais classique, sur La Disqualification sociale (Puf, 2000), S. Paugam avait montré que parmi les populations exclues, seule une minorité était vraiment en situation de « rupture » avec la famille, les organismes sociaux ou les réseaux de relations personnelles.

Le cas des jeunes est intéressant à analyser, car ce sont eux dont l'insertion sociale et professionnelle est a priori la plus problématique. Contrairement à ce qu'un Premier ministre en fonction (Edouard Balladur) a pu affirmer pour alerter l'opinion, il n'y a jamais eu en France « 25 % des jeunes au chômage ». Au plus fort de la crise (dans les années 1992-1995), plus de la moitié des 15-24 ans était sur les bancs de l'école (en fait, du lycée ou de l'université) (4). Les 25 % de jeunes actifs au chômage représentaient 10 % de l'ensemble de la jeunesse. Dans les années 80-90, un phénomène essentiel a eu lieu : le taux de scolarisation des jeunes a explosé (5). Pour les 15-24 ans, l'école a massivement remplacé l'entreprise comme lieu d'intégration.

La scolarisation de plus en plus massive, la multiplication des dispositifs de stages (des plans Barre de 1976 aux emplois jeunes, en passant par les Tuc et autres formes de stage), le maintien au foyer ont compensé en partie les difficultés réelles d'insertion sur le marché du travail (6). Rien ne confirme donc la thèse d'une jeunesse globalement « désocialisée », « exclue », « reléguée » et mise au ban de la société.

La banlieue n'est pas ce qu'on croit

Le thème de la « crise du lien social » a souvent été associé au sort de la banlieue. Car les cités concentraient toutes les formes d'exclusion de nos sociétés : chômage, racisme, ségrégation spatiale, échec scolaire, familles fragilisées, drogue... Le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, décrivait la banlieue comme un univers glauque, un désert social miné par la violence. Les médias nous parlent régulièrement des cités à travers les images d'habitats dégradés, de voitures brûlées et d'autres formes de « violences urbaines ». Dans La Misère du monde (Seuil, 1993), Pierre Bourdieu et son équipe décrivaient la banlieue sous l'angle de la « souffrance » de ses habitants.

C'est en fait une image très caricaturale qui est nous proposée. De nombreux autres reportages et enquêtes menés dans les cités révèlent un autre visage des banlieues. La banlieue n'est pas un monde homogène réduit à la misère, la violence, la drogue. Si la police a du mal à maintenir l'ordre dans certains quartiers chauds, en revanche, l'Etat est massivement présent, à travers les multiples services sociaux. L'action des travailleurs sociaux est difficile, jugée insuffisante, mais elle n'est pas inutile.

Ces « raccommodeurs du social » - selon l'expression de Jacques Ion - contribuent à maintenir nombre de jeunes hors des circuits de la délinquance et à assister les familles en difficulté. Leur travail est relayé par de très nombreuses associations (sportive, d'aides au devoir, d'animation de quartier, etc). Contrairement à l'image répandue, la vie communautaire est très riche dans les banlieues. On y observe certes le délabrement des logements, mais aussi la vitalité de la vie sociale. On y rencontre des jeunes dealers, mais une majorité de jeunes va à l'école, pratique du sport ou de la musique (7).

Pour Hervé Vieillard-Baron, parler globalement de la « crise des banlieues » revient à entretenir des confusions entre certains quartiers sensibles et toutes les cités, entre des populations marginalisées et l'ensemble de la population, entre des jeunes délinquants et une majorité de la jeunesse... bref entre « la partie et le tout »(8).

La crise de la famille est un autre facteur évoqué pour soutenir la thèse de la crise du lien social. Depuis trente ans, la montée des divorces, des unions libres, des familles monoparentales et du nombre de personnes vivant seules indique indiscutablement une fragilisation des liens (9). Faut-il en déduire un déclin général des liens familiaux ? Rien n'est moins sûr. Deux processus contradictoires se développent parallèlement. Si les liens institutionnels ont tendance à se dissoudre, l'entraide et la solidarité se portent bien (10). S'il y a bien affaiblissement du cadre institutionnel du mariage (les mariages et unions sont plus instables), on assiste parallèlement à un resserrement de certains liens. Ainsi, si le nombre des familles monoparentales a fortement augmenté, 80 % des enfants concernés vivent alternativement avec les deux parents. Les enfants de divorcés cohabitent moins avec leurs parents, mais communiquent beaucoup plus avec eux.

L'État providence est toujours là

Dans les couples aussi, on se voit moins, mais on se parle plus. Les sociologues de la famille soulignent tous le même phénomène : la vie en commun est partagée entre le souci de préserver un temps et un espace à soi, et en même temps, de partager des moments forts de vie en commun. Comme ces couples qui quittent la maison et vont au restaurant pour être « ensemble » pendant un moment privilégié.

Il existe d'autres phénomènes qui relativisent fortement la thèse d'un déclin généralisé du lien social. L'un est le rôle accru des mécanismes de solidarité. On a beaucoup parlé de « crise de l'Etat providence » depuis les années 80. L'heure était alors au « trou de la Sécurité sociale », à la montée du chômage et à l'apparition de la nouvelle pauvreté. Le libéralisme avait le vent en poupe. Avec le recul, on ne pourrait plus faire le même constat. La pauvreté s'est stabilisée, le chômage a régressé, les déficits de la Sécurité sociale et de l'Unedic sont comblés.

On s'aperçoit en regardant en arrière que les dépenses de protection sociale et le poids de l'Etat social n'ont cessé d'augmenter et leurs champs de s'étendre depuis des décennies. En France, le montant des prestations sociales s'élève à 35 % du PIB. La couverture sociale s'est étendue dans les années 80-90 à de nouvelles catégories de population avec le RMI et la CMU. A ces dispositions sociales s'est ajoutée l'action des associations - Restos du coeur, Secours populaire, ADT/quart-monde, Compagnons d'Emmaüs... - financées par l'Etat, les dons des entreprises et des particuliers. Elles sont animées par des bénévoles, dont nombre de retraités, qui s'investissent de plus en plus dans le bénévolat.

Composition/recomposition

L'action des associations ne se résume pas à ces activités sociales. Pour l'essentiel, elles participent de l'animation de la vie sociale. Associations sportives ou culturelles, réunions de parents d'élèves, associations de quartier participent aussi de la vitalité des liens sociaux.

On pourrait multiplier les exemples qui attestent d'un maintien ou parfois d'un renouveau des liens sociaux. C'est ainsi le cas des fréquences des contacts sociaux et des relations interpersonnelles qui, contrairement à une idée reçue, ne déclinent pas (11). Inversement, il n'est pas question de nier l'évidence des phénomènes de « désinstitutionnalisation » qui affectent le travail ou la famille. Mais, comme le souligne Henri Mendras, la notion de « lien social » est très ambiguë et vague (12). L'expression agrège des réalités très différentes : les types de solidarité, la sociabilité, les formes de contrat (contrat de travail, de mariage), la participation à la vie collective. Il n'est pas assuré que tout converge vers une direction unique. Les liens sociaux connaissent parallèlement des processus de décomposition et de recomposition, de fragilisation et de renouveau, de délitement et de régénérescence. Et le thème lancinant de la « crise » ne rend pas compte de cette dynamique incessante de destruction créatrice.


NOTES

1
J. Commaille, Les Nouveaux Enjeux de la question sociale, Hachette, 1997 ; S. Paugam, L'Exclusion. L'état des savoirs, La Découverte, 1996.



2
R. Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995.



3
En y intégrant non seulement l'instabilité du statut, de l'entreprise, mais aussi l'insatisfaction des salariés à l'égard de leur travail.



4
Rappelons qu'un chômeur est un actif, c'est-à-dire présent sur le marché du travail. Or, les jeunes actifs ne représentaient que 40 % des jeunes. 25 % de jeunes actifs au chômage ne représentaient donc que 10 % de l'ensemble de la jeunesse.



5
De 1965 à 1995, le nombre de jeunes Français qui arrivent au niveau bac passe de 20 % à 40 % en 1986, puis à 67 % en 1995 !



6
O. Galland, Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, 1997.



7
J. Bordet et D. Lepoutre, Les Jeunes de la cité, Puf, 1998; D. Lepoutre, Coeur de banlieue. Codes, rites et langages, Odile Jacob, 1997.



8
H. Vieillard-Baron, Les Banlieues, Flammarion, 1996.



9
Le nombre de divorces a été multiplié par 3 entre 1970 et 1995. Les familles monoparentales étaient 1,6 million en 1998, soit 63 % de plus qu'en 1978.



10
C. Attias-Donfut et N. Lapierre, la Famille providence, La Documentation française, 1997.



11
J.-F. Dortier, « Bonjour, bonsoir, les évolutions de la sociabilité », Sciences Humaines, hors-série, n° 26, septembre-octobre 1999.



12
H. Mendras, « Le lien social en France et aux États-Unis », Revue de l'OFCE, janvier 2001.





Les composantes du lien social


Le « lien social » est une notion vague qui rend mal compte de la diversité des types de relations qui unissent entre eux les individus dans une collectivité. Les liens sociaux prennent plusieurs formes : solidarité, sociabilité, civilité.

Solidarité

Emile Durkheim (1858-1917) avait défini deux formes de solidarité (mécanique et organique) propres aux sociétés traditionnelles et modernes.

Dans nos sociétés, la solidarité passe par plusieurs dispositifs distincts :

- la protection sociale : Sécurité sociale, assurance chômage, aides sociales. Les dépenses de l'Etat providence sont en augmentation croissante depuis des décennies (35 % du PIB en France en 2000).

- Les assurances et mutuelles : bien qu'anonymes (puisqu'elles ne passent pas des relations directes entre individus), elles forment un dispositif essentiel d'interdépendance contre le risque de vol, accident, handicap, incendie ou catastrophes naturelles. La société «assurancielle» est, à l'échelle de l'histoire, une grande nouveauté historique.

- La solidarité associative : des Restos du coeur à la Croix-Rouge, les associations d'entraide et caritatives se sont multipliées depuis vingt ans. Elles mobilisent de nombreux bénévoles, sont financées par l'Etat et les dons privés, leurs actions sont relayées par les médias.

- L'entraide familiale : malgré la déstabilisation des statut de la famille, les relations d'entraides (entre générations, en parents et enfants) restent très élevées dans nos sociétés.

Sociabilité

Ce terme renvoie à l'ensemble des contacts personnels qu'un individu entretient avec ses semblables. Définie par Georg Simmel (1858-1918) au début du xxe siècle, elle renvoie aux multiples échanges et rencontres entre parents, amis, voisins et relations de toute sorte. Les sociologues contemporains mesurent la sociabilité à partir des notions de « capital social » ou de « réseau » : ensemble des personnes avec qui un individu entre régulièrement en contact et qu'il peut mobiliser le cas échéant comme « ressource ».

Civilité

Ce terme regroupe les liens politiques qui unissent le citoyen à la collectivité. Pour Norbert Elias (1897-1990), la Civilisation des moeurs passe par l'intériorisation des normes de conduite (règles de politesse, de savoir-vivre) et l'inhibition des pulsions agressives, sexuelles, qui peuvent mettre en péril l'ordre social.



Les relations sociales sont-elles en déclin ?


Depuis les années 1970, on constate le déclin de la participation politique, religieuse et syndicale aux Etats-Unis. De même, les associations de parents d'élèves recrutent moins d'adhérents, on sort moins en famille, entre amis... Dans un article retentissant, « Bowling alone » (« Aller seul au bowling »), l'Américain Robert D. Putnam, professeur de sciences politiques à Harvard, décrivait ce processus et en tirait une conclusion générale : celle du déclin du « capital social » aux Etats-Unis, c'est-à-dire de la baisse de la participation des individus à des « réseaux qui facilitent la coopération, l'action collective, la confiance » . De là, un problème pour la démocratie américaine et pour la vie civique en général.
« Bowling alone » allait déclencher un grand débat en Amérique et en Europe.

Certains spécialistes ont contesté les données elles-mêmes. Si certaines formes de liens sociaux (politique et syndical) sont en diminution, il n'en va pas de même partout. La participation aux associations est stable, le bénévolat progresse, les relations professionnelles et carnet d'adresses s'enrichissent, Internet a stimulé les réseaux nouveaux. En réexaminant les données du General Social Survey utilisées par R.D. Putnam, le sociologue français Michel Forsé est parvenu à des conclusions très différentes : « Nous doutons que l'on puisse conclure, comme le fait Putnam, à une décroissance depuis le milieu des années 70. Il y aurait plutôt une légère aumentation, notamment dans les années 90. »

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