mardi 12 janvier 2010

John Rawls (né en 1921)

John Rawls (né en 1921)

Jacques Lecomte
L'ouvrage majeur de John Rawls tente d'associer deux concepts que beaucoup estiment inconciliables : la liberté individuelle et la justice sociale. Cependant, de nombreuses critiques ont souligné le caractère artificiel de la théorie de J. Rawls.

Le conflit entre égalité et liberté est un problème récurrent des sociétés modernes, et tout particulièrement aux Etats-Unis, pays de contrastes remarquables où se côtoient de grandes libertés et de grandes inégalités. Préoccupé par ce conflit, John Rawls a voulu montrer que ces deux tendances, également légitimes à ses yeux, sont complémentaires plutôt que contradictoires. Il associe explicitement sa théorie à la social-démocratie.

Comment donc réconcilier liberté et justice sociale?

J. Rawls voulait élaborer une conception de la justice sociale assez systématique pour pouvoir se substituer à l'utilitarisme, dont l'origine remonte essentiellement à Jeremy Bentham, au xviiie siècle, et qui a dominé la pensée politique anglo-saxonne. L'utilitarisme postule qu'une société est meilleure qu'une autre si elle offre plus de biens à l'ensemble des citoyens («le plus grand bonheur pour le plus grand nombre »). Ce programme, apparemment séduisant, est cependant criticable. En effet, il ne se préoccupe que de la somme des biens sans tenir compte de la manière dont ceux-ci se répartissent entre les individus. Autrement dit, seule importe la taille du gâteau, même si certains ne doivent en avoir qu'une toute petite part. Il faut donc être prêt à sacrifier quelques individus ou groupes défavorisés si cela est nécessaire pour le bien du plus grand nombre.

Rawls veut produire une théorie aussi efficace que l'utilitarisme, mais qui soit compatible avec les sentiments moraux. Il affirme que la justice procédurale pure est à la base de sa théorie, ce qui signifie que le résultat obtenu ne peut être juste que si la procédure elle-même est équitable.

Le « voile d'ignorance »

J. Rawls est évidemment confronté au fait que chacun de nous est logiquement tenté de choisir un principe qui le favorise en fonction de sa situation personnelle. Par exemple, un homme riche peut estimer que les impôts ayant pour finalité la mise en place de mesures sociales sont injustes, tandis qu'un homme pauvre pensera le contraire. Dès lors, quelle procédure choisir qui permette d'éviter un tel biais ? J. Rawls imagine une situation hypothétique, une « expérience de pensée » qui fournisse les conditions nécessaires pour une procédure équitable. Cette situation correspond au « voile d'ignorance », concept le plus original de la pensée de Rawls. Sous ce voile d'ignorance, « personne ne connaît sa propre situation dans la société ni ses atouts naturels, c'est pourquoi personne n'a la possibilité d'élaborer des principes pour son propre avantage ». Dans cette situation hypothétique, les gens seraient chargés de définir les règles d'une société à construire sans connaître par avance le statut social qui sera le leur, ni leurs aptitudes personnelles (comme l'intelligence ou la force). Chacun ignore même ses traits de personnalité, sa propre conception du bien, ou encore son projet personnel de vie.

Pour Rawls, « le voile d'ignorance rend possible un choix unanime d'une conception particulière de la justice », puisque des partenaires rationnels ignorant ce qui les différencie « seront tous convaincus par la même argumentation ». Si quelqu'un, après mûre réflexion, trouve qu'une conception de la justice est préférable à une autre, alors tous la préféreront et parviendront à un accord unanime. Ainsi, l'auteur, par sa théorie, « généralise et porte à un plus haut niveau d'abstraction la théorie bien connue du contrat social ».

Selon Rawls, ces personnes devraient nécessairement aboutir à deux principes. Le premier est un « principe d'égale liberté », le deuxième se divise en un « principe de différence » et un « principe d'égalité des chances ».

Le premier principe, prioritaire sur les autres, vise à garantir des libertés et des droits égaux pour tous. Il postule que « chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous ». Les plus importantes libertés de base sont les libertés politiques (droit de vote et d'occuper un poste public), la liberté d'expression, de réunion, la liberté de pensée et de conscience, le respect de l'intégrité physique et psychologique de la personne, le droit de propriété personnelle et la protection à l'égard de l'arrestation et de l'emprisonnement arbitraires.

Le deuxième principe vise à instaurer la justice sociale, mais tient compte du fait que dans une société de totale égalité, la productivité risquerait d'être si basse que tout le monde, y compris les plus défavorisés, serait lésé. J. Rawls affirme donc que les inégalités socio-économiques sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour les membres les plus défavorisés («principe de différence »). Rawls estime donc qu'il n'y a pas d'injustice dans le fait qu'un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la moyenne, dans la mesure où la situation des moins favorisés est par là même améliorée.

De plus, chacun doit bénéficier des mêmes chances que son voisin d'accéder à diverses fonctions et positions sociales («principe d'égalité des chances »).

Ce principe a priorité sur le principe de différence car on ne doit pas restreindre l'égalité des chances au profit d'une amélioration des conditions de vie de chacun.

Comme le souligne François Terré, la théorie de J. Rawls exclut deux sacrifices : le sacrifice des plus défavorisés au nom de l'efficacité économique, ce qui revient à la condamnation du « libéralisme sauvage » ; le sacrifice des plus favorisés au nom de la justice sociale, ce qui équivaut au rejet du « socialisme autoritaire » (1). Cette théorie a d'ailleurs eu un grand retentissement auprès des économistes et des juristes, à tel point que des références à cette théorie sont apparues dans l'exposé des motifs de certaines décisions judiciaires.

Cependant, de nombreux auteurs, tout en reconnaissant l'ampleur de la réflexion développée par J. Rawls, ont critiqué telle ou telle partie de sa théorie de la justice.

Le philosophe Paul Ricoeur a ainsi relevé le caractère circulaire de l'argumentation de Rawls, en soulignant que dans son livre, les principes de justice sont définis et développés avant l'examen des circonstances du choix, donc avant le voile d'ignorance (2).

Selon lui, la dé-monstration de J. Rawls fournit au mieux une rationalisation d'un sens de la justice qui est présupposé. Mais P. Ricoeur reste indulgent car il estime que cet ordre circulaire est caractéristique de toute réflexion éthique. Précisément, Raymond Boudon, professeur de sociologie à la Sorbonne, estime que les principes adoptés par J. Rawls sont incompatibles avec les jugements du sens commun(3). Ainsi, selon Rawls, une société où il y aurait peu de différences entre les plus riches et les plus pauvres serait plus injuste qu'une société où il y aurait de très grandes différences entre eux, mais où les pauvres seraient légèrement plus favorisés que dans la société précédente.

R. Boudon cite une étude menée aux Etats-Unis et en Pologne dans laquelle on a demandé à des sujets d'examiner des distributions fictives de revenu et de choisir la distribution qui leur paraissait la plus juste parmi quatre possibilités. Le principe de différence de Rawls a été la formule la moins choisie, par seulement 1,23 % des sujets. En revanche, 77,8 % d'entre eux ont opté pour une formule qui permettrait le revenu moyen le plus élevé possible, mais dans la mesure où est garanti un minimum social pour les personnes bénéficiant du revenu le plus faible.

Selon R. Boudon, ce choix repose sur des raisons fortes, le sens commun considérant que les inégalités sont acceptables tout en jugeant que l'exclusion est insupportable. Et selon lui, un bon gouvernement doit justement maximiser la moyenne des revenus, tout en introduisant une contrainte de plancher, afin d'éviter l'exclusion sociale. Cet auteur estime donc que la théorie de Rawls se solde par un échec scientifique car elle ne parvient pas à rendre compte des sentiments de justice tels qu'on peut effectivement les observer.

Critiqué à gauche et à droite

Aux Etats-Unis, divers auteurs appelés « communautariens » insistent sur le fait que toute pensée ou action est nécessairement enracinée dans un contexte spécifique. Ils estiment donc qu'il est impossible de définir la juste distribution pour une société donnée sans tenir compte de la culture et du mode de vie de la société en question. Proche de ce courant de pensée, Michael Walzer, professeur de scien-ces politiques à l'Institute for Ad-vanced studies de Princeton, critique le caractère abstrait de la construction de Rawls et l'ab-sence de lien entre celle-ci et la réa- lité effective d'un groupe humain(4). Il souligne qu'il ne peut pas y avoir un principe unique de justice, mais différents principes dont chacun serait applicable dans une sphère spécifique de la vie sociale.

Selon lui, les biens appartiennent à trois sphères : le marché, le mérite et le besoin, le critère du juste variant selon la sphère. Ainsi, le marché est dans son rôle quand il s'occupe de la distribution des biens de consommation, mais pas quand il tente de régler la vie politique, par exemple lorsqu'un homme politique cherche à monnayer des voix lors d'une élection. Il y a donc un pluralisme des principes de justice, et la tyrannie se manifeste lorsqu'il y a confusion des ordres, lorsqu'on utilise le pouvoir acquis dans une sphère pour l'imposer dans une autre.

Rawls a également essuyé des critiques provenant d'un tout autre bord idéologique, en l'occurrence des penseurs « libertariens », qui estiment inacceptable toute intervention de l'Etat dans la vie des individus, même en vue d'instaurer une plus grande justice sociale, au nom de la protection de la liberté. Un de ses adversaires les plus farouches, Robert Nozick, professeur à l'université de Harvard, reproche à J. Rawls de considérer que les mérites et l'effort d'une personne ne doivent pas modifier sa rétribution (5). Pour lui, « dénigrer l'autonomie d'une personne et lui nier la responsabilité première de ses actions, c'est une voie douteuse pour une théorie qui souhaite par ailleurs conforter la dignité et le respect de soi des êtres humains». Les critiques que R. Nozick a adressées à J. Rawls ne l'ont cependant pas empêché de reconnaître que son livre « est une source d'idées éblouissantes, qui s'intègrent dans un ensemble extrêmement élégant. Les philosophes de la politique doivent désormais ou bien travailler à l'intérieur de la théorie de Rawls, ou bien expliquer pourquoi ils ne le font pas. »

Une théorie « démocratique »

En dépit des critiques, J. Rawls a conservé l'essentiel de sa théorie, tout en la faisant évoluer sur certains points (6). L'une des principales inflexions concerne les limites qu'il fixe au champ d'application de sa théorie. Alors que dans son ouvrage initial, il affirmait que celle-ci était valable pour toute société composée d'individus rationnels et pour les multiples aspects de l'existence, il a par la suite déclaré qu'elle ne pouvait s'appliquer qu'à une société démocratique.

De plus, alors qu'il avait surtout insisté dans son livre sur la rationalité des acteurs, il établit aujourd'hui une nette distinction entre rationnel et raisonnable. Le raisonnable, qui implique des considérations morales et un sens de la justice, lui apparaît antérieur au rationnel, ce qui conduit à la priorité du juste.

Quel bilan pouvons-nous aujourd'hui tirer de Théorie de la justice ? Bien que publié il y a moins de trente ans, cet ouvrage constitue une référence philosophique incontournable. Mais sous l'effet de multiples critiques, sa force de conviction s'est considérablement amenuisée au fil des ans. Aujourd'hui, son intérêt semble plus résider dans les réflexions qu'il suscite inévitablement chez ses lecteurs que dans sa validité intrinsèque. -


NOTES

1
F. Terré, «Préface», dans l'ouvrage collectif, Individu et justice sociale ; autour de John Rawls, Seuil, 1988.



2
P. Ricoeur, Le Juste, éditions Esprit, 1995.



3
R. Boudon, «A propos des sentiments de justice : nouvelles remarques sur la théorie de Rawls», L'Année sociologique, 1995, vol. 45, n° 2.



4
M. Walzer, Sphères de justice, Seuil, 1997; Pluralisme et démocratie, éditions Esprit, 1997.



5
R. Nozick, Anarchie, état et utopie, Puf, 1988.



6
J. Rawls, Justice et démocratie, Seuil, 1993 ; Libéralisme politique, Puf, 1995.




Un retentissement considérable


Né à Baltimore en 1921, John Rawls a étudié, puis enseigné aux universités de Princeton et de Cornell avant de rejoindre Harvard en 1959. Son oeuvre se trouve sous l'influence intellectuelle de plusieurs approches : la philosophie morale de Kant, le contrat social de Locke et Rousseau, la théorie des jeux. Sa réflexion a également été alimentée par la lutte pour les droits civiques des Noirs américains, le combat contre la pauvreté et la guerre du Viêt-nam, sujets de multiples débats aux Etats-Unis lorsqu'il publie son ouvrage majeur Théorie de la justice, en 1971. Cet ouvrage a suscité plusieurs centaines d'articles et plusieurs livres ainsi que de nombreux colloques dans le monde.

Ouvrages de John Rawls

L'ouvrage fondamental de Rawls. L'auteur y décrit les principes qu'il estime nécessaires pour instaurer la justice sociale, ainsi que la procédure pour les élaborer.

Rawls maintient l'essentiel de ses propositions tout en affinant sa théorie initiale. Il affirme notamment que la théorie de la justice ne peut être appliquée que dans des régimes démocratiques et non pas dans toute société humaine comme il le pensait initialement.

Ouvrages sur John Rawls

Numéro consacré à « John Rawls, justice et libertés ».

numéro consacré à « John Rawls, le politique ».

Essais critiques sur la philosophie politique

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